LA MAIN CASSEE DE KANAZAWA

Dans la biographie de Sensei Kanazawa, il est souvent fait état de sa victoire au premier championnat de Karaté organisé au Japon en octobre 1957. Ce que l’on sait moins en revanche, ce sont les conditions dans lesquelles, il la gagné son titre. L’histoire mérite d’être racontée, car elle force l’admiration et le respect.

Les deux mois précédent le tournoi, Kanazawa préfère ne pas travailler avec ses partenaires habituels, car ce seront ses futurs adversaires dans le tournoi. Il s’entraîne donc seul, ou s’exerce dans des dojos autres que le sien. Parfois, il s’entraîne dans des endroits où l’on pratique un autre style de karaté tel que le shito-ryu. Comme il y a beaucoup de salles à Tokyo, il arrive facilement à trouver des combattants d’un bon niveau, mais c’est surtout à l’Université de Takushoku qu’il rencontre des karatéka de grande valeur. Quatre jours avant les championnats, il décide de retourner à son dojo et participe naturellement à l’entraînement habituel qui dure environ deux heures. Il termine la séance par du combat avec sept des étudiants présents. Après les avoir remerciés, il est interpelé par son entraîneur qui lui demande s’il a terminé. Il répond par l’affirmative mais celui-ci lui demande d’en faire plus. Kanazawa s’exécute et fait six combats supplémentaires. Mais lors du dernier kumite, c’est le drame : il se fracture la main droite.

Prévenue de l’incident, la JKA lui fait savoir qu’il ne pourra pas participer à la compétition en raison de sa blessure. Kanazawa est très ennuyé de ne pas pouvoir assister à cette rencontre, mais il l’est encore plus, car sa mère a fait un long voyage à Tokyo pour venir le voir combattre dans le championnat. A son arrivée, il lui explique la situation, mais celle-ci est très surprise et demande quelques explications à son fils :

– Ohhh, au karaté vous utilisez seulement votre main droite ? demande-t-elle naïvement. -Non, non, on se sert aussi de la main gauche et des deux jambes au karaté , répond Hirokazu légèrement décontenancé par la question de sa mère.

– Pourquoi ne pouvez vous pas participer, si vous avez seulement cassé votre main droite ? poursuit cette dernière visiblement peu au courant des techniques utilisées en karaté. Voyant que sa mère ne comprend pas bien la situation, il n’a pas d’autres solutions que de lui dire d’une manière un peu abrupte :

-Parce que la JKA en a décidé ainsi !

Mais la mère de Kanazawa ne désarme pas et insiste:

– Je ne comprends toujours pas. Allez demander à la JKA pourquoi vous ne pouvez pas participer. Vous avez toujours votre bras gauche et vos deux jambes. Seulement une main est cassée. 

Très respectueux des convenances et pour satisfaire à la demande de sa mère, il sollicite un entretien avec un des seniors de l’école pour lui expliquer son problème. Ce dernier ayant quelques relations à la Japan karate Association répond favorablement à sa requête et lui promet d’intervenir auprès des responsables. Il lui propose même de l’accompagner au tournoi et d’engager sa responsabilité pour parer à toutes éventualités. Kanazawa prend ensuite contact avec Sensei Nakayama et Sensei Tagaki (secrétaire général de la JKA) pour leur expliquer la situation et il obtient, contre toute attente, une dérogation du comité organisateur pour participer à l’épreuve.

Lorsque la compétition commence, Kanazawa est fébrile et anxieux. Il prie Dieu de lui laisser gagner un combat, juste un seul, pour que sa mère puisse le voir remporter une victoire. Elle est venue de si loin, qu’il n’a qu’un désir : qu’elle soit fière de lui. On ne sait pas si ce sont les puissances célestes qui ont répondu favorablement à son appel, toujours est-il que Kanazawa sort vainqueur de son premier combat et compte tenu de son handicap, il s’estime très heureux. Pensant qu’il ne faut peut-être pas tenter le diable, il considère qu’il doit en rester là. Pourtant, pris par l’ambiance et encouragé par la présence de sa mère, il continue et gagne le deuxième et le troisième kumite à sa grande surprise. Sa nièce qui a accompagné sa mère vient le voir et lui dit que « grand-mère » est heureuse et satisfaite, et qu’il peut donc arrêter le tournoi. Mais Kancho est un guerrier et il lui explique qu’il est maintenant obligé de continuer. Kanazawa raconte alors qu’il va se passer quelque chose d’incroyable : «  J’ai continué à combattre, mais les mouvements de mes adversaires ont semblé se produire au ralenti. Je pouvais voir tous les détails. J’ai utilisé des blocs de la main gauche, et des contre attaque avec des coup de pied. J’ai gagné tous mes combats avec des coups de pied. »

Lorsqu’arrive enfin la finale, il doit affronter Tsuyama, un champion universitaire très redoutable. Devant la main blessée de son rival, ce dernier affiche une certaine confiance. Sa technique préférée est jodan-mawashi-geri, qu’il effectue sans feinte initiale car elle est très puissante. Hirokazu le sait lui aussi. Ne pensant pas être capable de le bloquer uniquement avec sa main gauche, Kanazawa cherche une solution pour éviter le coup de pied dévastateur de son adversaire. Dès que Tsuyama commence à se déplacer, Kanazawa prend tous les risques et il rentre dans son attaque pour le pousser avec son épaule en employant un kekomi contre sa jambe de support pour le faire chuter. Surpris et perturbé, car personne ne lui avait fait cela auparavant, Tsuyama hésite maintenant à s’engager.  Kanazawa enchaîne alors une combinaison de mae-geri suivi d’un chudan-mawashi-geri et marque un ippon. Il utilise quasiment le même enchaînement que précédemment en effectuant un mae-geri suivi d’un jodan-mawashi-geri pour marquer un autre ippon. Kanazawa remporte le tournoi par nihon et lève les bras au ciel comme pour remercier les Dieux. Une légende vient de naître.

JLG D’après une interview de hirokazu kanazawa

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