LE COUP D’ORTEIL MEURTRIER D’ARAKAKI ANKICHI

Bien que sa vie se fût interrompue à l’âge de vingt-huit ans, ce fils aîné d’une famille aisée eut une influence décisive dans le développement de l’art du poing d’Okinawa. Le souvenir qu’il a laissé dans le monde des arts martiaux est celui d’un être particulièrement doué possédant une très grande coordination mais c’est surtout son Tsumasaki-geri dévastateur qui l’a rendu célèbre; voici l’histoire de ce Bushi au coup d’orteil meurtrier.

Né à Shuri dans le bourg d’Akata en novembre 1899, Arakaki Ankichi était l’aîné d’une famille de onze enfants. Son père était un fabricant d’alcool de riz et avait fait fortune dans le commerce des spiritueux. Bien que doué pour les études, Ankichi les abandonna très tôt pour se consacrer à l’étude du Tode. Il avait commencé l’étude des arts martiaux avec son professeur d’école primaire, Gusukuma Shinpan puis l’avait poursuivie avec Hanashiro Chomo qui fut l’un de ses professeurs au collège. Après l’abandon de ses études, il intensifia son entraînement sous la direction de Chibana Choshin, un jeune maître qui allait plus tard se révéler un grand expert en créant le courant du kobayashi-ryu. Selon la tradition d’Okinawa, étant le premier fils d’une famille aisée, il put poursuivre sa passion avec le total soutien de ses parents. Il voulait devenir tellement fort qu’il poursuivait son programme d’entraînement sportif le matin, l’après midi et le soir. En plus du karaté, il pratiquait assidûment le judo, la lutte, la natation et la danse. Son travail quotidien dans la pratique du karaté lui permit d’avoir une technique incroyable en développant la souplesse et la force de ses jambes. Il n’hésitait pas à parcourir des kilomètres sur la pointe de ses orteils afin de les endurcir. Il se forgea ainsi des orteils d’acier. Très vite il fut connu pour son Tsumasaki geri – coup de pied donné avec le bout des orteils – qui était dévastateur et très perforant.

Un jour, Ansuke, le plus jeune de ses frères (qui détestait les arts martiaux) le défia en lui demandant de le frapper de son fameux coup de pied, ne pouvant croire un instant qu’il pût être blessé par un simple orteil. Se moquant littéralement de son grand frère, il lui proposa cependant la chose suivante : «  Je te laisserai me frapper au corps, si tu me donnes dix yens ». Cherchant de l’argent facile pour boire un coup dans les tavernes de Tsuji, Ansuke avait pensé qu’il pouvait aisément encaisser le coup de pied de son aîné. Acceptant son offre, Ankichi lança son coup d’orteil directement dans la cuisse de son frère, afin de ne toucher aucun point vital. Même si le coup d’Ankichi n’était pas à pleine puissance, il causa à son petit frère une douleur atroce. Deux jours plus tard, la blessure devint purulente et provoqua une fièvre si forte, qu’Ansuke dut aller à l’hôpital pour se faire opérer. A quatre-vingts ans, sa cuisse portait encore bien visible la cicatrice du coup donné par Ankichi.

Une autre fois, il se trouvait avec un ami dans une maison de thé de Tsuji. Alors qu’il se levait pour aller aux toilettes, il heurta accidentellement un colosse dans le couloir du premier étage. Le géant le prit mal et en fit toute une histoire. Essayant d’ignorer l’homme, Ankichi ne put sortir de son chemin et fut poussé sans ménagement dans l’escalier par l’énorme brute. Etant en très bonne condition physique, il roula jusqu’en bas des escaliers sans dommages corporels. L’homme devenu enragé descendit les marches quatre à quatre et attrapa le jeune sensei par le bras en tentant de le tirer vers lui pour le frapper au visage. Dégageant alors le bras de son agresseur avec son autre main, il lui planta profondément son orteil dans l’aisselle. Sous la douleur l’homme lâcha prise et s’écroula inconscient sur le sol. Ankichi sortit immédiatement de l’endroit sans demander son reste et ne revint jamais dans cette maison de thé. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais à peu près six mois plus tard, Ankichi apprit en lisant le journal qu’un lutteur était mort des suites de ses blessures, sans doute infligées par un expert en karaté dans une maison de thé à Tsuji. L’article donnait quelques précisions et concluait : « Il laisse deux filles expertes en judo qui espèrent venger leur père ». Bien que le journal prétendît que l’homme était mort peu de temps après son altercation avec un karatéka, la police ne trouva pas utile de venir le voir et l’enquête fut incapable de fournir la moindre explication concernant le décès du lutteur.

Après avoir été dégagé de ses obligations militaires, il alla vivre à Chatan où se trouvait une des succursales dirigées par son père. Ce fut à cette époque qu’Ankichi rencontra et commença à travailler avec Kyan Chotobu. Il mit tout son être dans l’étude du karaté sous sa direction. Malheureusement son père décéda et après la première guerre mondiale le commerce de la famille eut des difficultés. Ankichi prit la direction de l’affaire familiale et malgré son investissement personnel, l’entreprise fit faillite. Le stress le mina et le jeune sensei tomba gravement malade Il mourut à l’âge de vingt-huit ans d’un ulcère à l’estomac le 28 décembre 1927.

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