L’ESPRIT CONTRE LA FORCE

Bushi Matsumura Sokon dont nous avons déjà parlé dans « un étrange regard » naquit au début du XIXème siècle dans le village de Yamakawa .  Connu des chinois sous le nom de Wu Chengda, il prit les noms de plume de Unyuu et Bucho.  Issu d’une famille de notables, Matsumura dès l’âge de dix-sept ou dix-huit ans montra les qualités d’un bujin prometteur après que Tode Sakugawa eut été son maître. Il en sera son dernier élève. Certains racontent que pour l’entraîner à bloquer les attaques, Sakugawa l’attachait à un arbre afin qu’il ne puisse plus bouger, puis il lui lançait des coups de poing.  Fort, intelligent, courtois, Matsumura apprit dès le plus jeune âge l’importance du bun bu ryo do (équilibre entre le savoir martial et le savoir intellectuel). En plus de l’étude acharnée des arts de combat, il étudia longuement le confucianisme et devint expert en calligraphie. Ayant gagné une éminente réputation, Matsumara Sokon n’eut aucun problème pour s’assurer un emploi utilisant ses compétences. Grâce à des recommandations, il obtint à trente ans un poste au palais de Shuri. Il y demeura jusqu’à sa mort, ne servant pas moins de trois rois : Shoko, Shoiku et Shotai. Pendant son recrutement, Shoko, le roi d’Okinawa  désira qu’il changeât son nom de famille, comme l’était la coutume, et proposa celui de Muramatsu, ou « pin du village ». Sokon lui demanda cependant l’autorisation de le transformer en Matsumura, ou « village de pin. » Ce que le roi lui accorda. Si la première moitié de sa vie fut dédiée à ses fonctions officielles au nom du roi et du pays,  la deuxième  partie fut tout à fait différente. En 1879, après l’abdication du roi, la royauté fut abolie et Okinawa fut rattachée à la juridiction préfectorale japonaise. Bushi Matsumura abandonna toute fonction officielle et passa le reste de sa vie à approfondir et enseigner les arts martiaux en démontrant que l’esprit est parfois aussi utile que la technique pour terrasser un adversaire hors du commun.

Après que le roi Shoko-O se fut retiré du pouvoir, il prit le nom de Boji-Ushu et alla vivre dans sa confortable demeure de Kowan. Un jour, un buffle sauvage, qui appartenait à une famille du voisinage s’échappa et piétina toutes les cultures du village. Cet événement causa beaucoup de troubles et les villageois étaient préoccupés par la situation.  La capture d’un tel animal n’allait pas sans risque, et l’on compta de nombreuses blessures parmi les paysans chargés de la tâche. Quand Boji apprit la nouvelle, il pensa que la meilleure façon d’éviter un nouvel incident était de rendre cet animal craintif en le domptant par la force. Certain que Matsumura était un grand bujin qui pouvait aisément venir à bout du buffle, il ordonna qu’il affrontât l’animal dans son enclos, afin de le dominer. Bien que compétent en matière de gouvernement, l’ancien roi en savait visiblement peu sur les buffles sauvages et il mettait Matsumura en grand danger en ordonnant une telle confrontation.

Quand les fonctionnaires de Shuri eurent vent de l’affaire, ils furent très embarrassés. Cependant, en dépit de la stupidité de cette exigence, Matsumura ne montra aucun trouble et dit simplement : « Comment pourrais-je dire non au roi ? » . Sa seule requête fut de disposer de quelques jours pour se préparer au combat. Boji accepta bien volontiers et répondit simplement : « Prenez autant de temps qu’il vous faudra pourvu que je puisse vous voir affronter le buffle à mains nues ».

Au jour prévu pour cette confrontation, digne des gladiateurs antiques, une foule de spectateurs arriva de partout. Quand vint le moment de faire face à la bête furieuse, Matsumura entra dans l’arène, et calmement avança vers le buffle, tenant simplement un petit bâton de bois dans la main. Excité par la foule, le buffle banda ses muscles, soufflant bruyamment et raclant le sol de ses pattes comme s’il se préparait à charger son adversaire. Quand il fonça enfin vers le centre de l’enclos, droit vers Matsumura, au grand étonnement de chacun, la bête lâcha un beuglement déchirant en ouvrant largement la bouche, s’arrêta net puis s’enfuit. Tout le monde y compris le roi, fut muet de stupeur et se tint sans bouger, le souffle coupé n’osant croire à ce qui se passait. Finalement le roi cria : « Bien joué Matsumura, vous êtes le plus remarquable bushi du monde entier ! ». Ce que ni le roi ni aucun spectateur ne savait, c’était la véritable raison pour laquelle le buffle s’était sauvé en voyant Matsumura. Durant tout le temps où celui-ci était supposé se préparer à l ‘affrontement, il avait conditionné le buffle. A la faveur de la nuit, Matsumura venait dans l’enclos de l’animal, où  tous les jours pendant une semaine, toujours habillé de la même manière, il criait et frappait fortement la tête du buffle avec un konbo (petit bâton de bois) jusqu’à ce que ce dernier tremblât de peur à la seule vue de l’homme. Ainsi dans l’arène, dès que le buffle fut assez près pour sentir, entendre et voir que son adversaire était Matsumura armé de son konbo, il prit la fuite. A la suite de cette affaire, le jeune fonctionnaire royal devint connu dans tout le royaume sous le nom de Bushi Matsumura, le guerrier sans peur. Cette anecdote est révélatrice de la personnalité exceptionnelle de Matsumura. Contrairement à d’autres bujin forts mais sans jugement, Matsumura avait  réalisé qu’un concours de force entre un homme et un animal était vide de sens et en utilisant son intelligence pour le prouver, il a permis  à la technique martiale qu’il a développée par la suite (shorin ryu)  de devenir très populaire : avec une telle réputation tout le monde voulait imiter Bushi Matsumura.

GJL d’après Shoshin Nagamine

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