MOTOBU LE SINGE

Motobu Choki naquit en février 1871 dans le village de Akahira près de Shuri, dans une famille noble du royaume des Ryukyu. Il était le troisième fils de Motobu Chomo Udon, mais à la différence de son frère aîné Chotu, il ne reçut pas une éducation scolaire et martiale très poussée. Motobu Choki accepta assez mal cette situation et développa un tempérament agressif dès son enfance. Cependant, doté de qualités physiques assez exceptionnelles, il n’eut plus qu’une ambition : celle de devenir l’homme le plus fort d’Okinawa. Mais pour recevoir l’enseignement d’un Maître, il lui fallait l’autorisation de sa famille, ce que cette dernière ne fit pas, car elle concentrait toute son attention sur le fils aîné. Sans aucun cadre formel Motobu s’entraîna donc sans relâche à frapper violemment le makiwara qu’il avait fabriqué, à soulever des chishi (poids en pierre) pour fortifier son corps, à grimper aux arbres pour améliorer son agilité. Il devint connu sous le nom de Motobu no saru (Motobu le singe). Pour apprendre l’art du combat, Motobu traînait souvent dans les rues et prenait plaisir à défier quiconque causait des ennuis dans les zones animées du célèbre quartier Tsuji de Naha, et il semble qu’il n’y ait jamais eu pénurie d’hommes agressifs ou cherchant à se battre pour répondre à ses défis. Une nuit pourtant, une confrontation mit Motobu en face d’un homme nommé Itarashiki qui était plus âgé que lui de cinq ou six ans et qui vint facilement à bout de Motobu l’autodidacte. Ce dernier ne put dormir cette nuit-là, se remémorant et analysant encore et encore les techniques et la stratégie de son adversaire. A partir de là, il s’entraîna avec une intensité qu’il n’avait jamais connue auparavant.

Son obsession à devenir l’homme le plus fort d’Okinawa ajouté à son comportement violent était désapprouvée par tous les professeurs qu’il sollicitait. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi personne ne l’acceptait comme élève. Le seul maître qui accepta de lui montrer quelques techniques fut Matsumora à Tomari et seulement parce que Motobu le harcelait pour apprendre avec lui. Il finit par lui enseigner les kata Naihanchi et Passai. Mais lorsqu’il fut question de pratiquer les tegumi (travail des applications), le refus de Matsumora fut catégorique, car il savait que Motobu aurait testé ces nouveaux savoirs dans le quartier Tsuji, le soir même. Malgré tout Motobu observa secrètement les cours de tegumi que le Maître donnait à ses disciples en étant caché derrière le mur du jardin où avaient lieu les entraînements du soir. La ténacité de Motobu était légendaire et l’histoire qui suit est rapportée par Kin Ryojin.

Il y avait un homme appartenant à la classe populaire qui s’appelait Komesu Magii du district de Gaja dans le village de Nishibaru. Il était grand et massif et avait la réputation d’être l’homme le plus fort de tout Okinawa. On disait qu’il était même plus imposant que le colosse sixième dan de Judo nommé Yamashiro qui était professeur au collège préfectoral. Komesu avait développé sa force et sa technique en travaillant sur les bateaux qui transportaient du bois de chauffage. Invaincu en lutte, il avait arrêté la compétition à l’âge de trente ans. En 1888, alors que Motubu avait dix huit ans il rencontra fortuitement Komesu Magii. Bien sûr rencontrer le lutteur le plus fort et le plus massif d’Okinawa était pour Motobu Choki une occasion en or pour tester ses techniques et en apprendre d’autres. Aussi Motobu motiva Komesu pour une confrontation. Conscient du danger qu’il y aurait à blesser le fils d’un noble, Komesu refusa d’abord poliment déclarant qu’il était inconvenant pour un homme du peuple de se confronter avec quelqu’un de la noblesse d’Okinawa. Motobu lui expliqua qu’il ne cherchait pas un vrai combat mais plutôt une occasion de découvrir et d’analyser les différences entre le karaté et la lutte. Après ces explications, Motobu demanda à Komesu de reconsidérer sa requête et le pria d’accepter une confrontation amicale avec lui. Le lutteur accepta finalement le défi. Comme Motobu n’avait pas de obi (ceinture) adéquat pour ce genre de combat où l’on saisit, il en fabriqua une avec un bout de corde qu’il trouva dans une remise près de la cour où ils se faisaient face. Komesi dit au jeune Motobu d’agripper son obi de la manière qu’il voulait. Il tenta de soulever le lutteur en tirant sa ceinture aussi fort qu’il put mais son adversaire était trop lourd et trop fort pour lui, Motobu resta cependant confiant, car il pensait qu’il pourrait utiliser son poing de fer pour frapper divers points vitaux à la taille de son adversaire, Finalement, mais après avoir tout essayé, il s’avoua vaincu lorsque Komesu le saisit fermement par le chignon et le renversa. Incapable de retrouver sa stabilité, il fut totalement désarmé devant la force de Komesu. La rencontre prouva à Motobu que malgré les prouesses physiques que l’on pouvait développer en karaté, il n’était pas toujours possible de prendre le dessus sur quelqu’un dont la force et la taille étaient vraiment supérieures. Cette histoire l’amena d’ailleurs à reconsidérer certains principes du karaté.

Au début de l’année 1921(1) Motobu quitta Okinawa et tenta sa chance à Osaka où il fut employé dans le gardiennage d’une grande société de tissage. Une fin de semaine, il alla avec un ami dans les environs de kyoto où une compétition de « combat ouverte à tous » était organisée au Botukuden. Lors des combats d’ouverture Motobu observait attentivement chaque rencontre se demandant comment il aurait géré chacune des situations. Tout-à-coup un étranger de grande taille mesurant plus d’un mètre quatre-vingts entra sur le ring en criant dans une langue que personne ne comprenait. Très perplexe, Motobu se demanda ce qu’il faisait quand le commentateur vint au milieu du ring et déclara : «  Mesdames et Messieurs si vous avez le courage, nous avons un prix pour quiconque voudra tester sa force et sa technique contre l’étranger ». C’était le clou du spectacle. Bien évidemment personne n’accepta le défi devant la musculature imposante du boxeur. Celui-ci se mit à parader en toisant et en invectivant les spectateurs avec des gestes exagérés et déplacés. Sachant que Motobu était de taille à donner une leçon à cet étranger, son ami courut vers le ring, dire à l’annonceur qu’il y avait quelqu’un qui relevait le défi. Quand le speaker annonça la nouvelle un tonnerre d’applaudissements remplit la salle. Motubu amusé par la situation se dirigea vers le ring, franchit les cordes et se retrouva debout face à son adversaire à l’imposante stature. Motobu paraissait presque petit face à l’étranger et les spectateurs pensaient qu’il allait être écrasé. Cependant l’étranger parut troublé par la posture inconnue que prit Motobu, main gauche devant et main droite près de la joue droite. Sous estimant Motobu, l’immense étranger commença à le provoquer en remuant ses longs bras tout en s’approchant à distance de combat. Ignorant les sifflets et les insultes de l’étranger, Motobu se concentra sur la distance et la stratégie, Après deux reprises avec une extrême rapidité et un formidable kiai, Motobu envoya son adversaire au tapis, ce qui mit un terme au combat. Motobu avait vaincu son adversaire si rapidement que les spectateurs en restaient stupéfaits ne comprenant pas ce qui venait d’arriver. Motobu se tenait tranquillement debout à côté de son adversaire allongé sur le sol, en plein milieu du ring. Le silence régnait parmi le public qui n’y croyait pas encore. Comme personne n’avait vu de karaté auparavant, la question que tout le monde se posait était de savoir comment Motobu avait pu mettre le géant hors de combat aussi vite. Beaucoup de gens suggérèrent qu’il avait dû utiliser telle ou telle technique. En fait, après avoir fait un pas sur le côté, Motobu avait cueilli son adversaire au niveau de la tempe (point vital) d’un rapide coup de son poing de fer. L’étranger en question était un boxeur professionnel d’origine russe.

Ce combat qui eut lieu en 1921, alors que Motubu avait une cinquante d’années. devint rapidement un sujet de conversation et celui-ci donna lieu à de nombreuses versions par la suite. Motobu Saru devint assez populaire après avoir vaincu cet étranger et le magazine King publia en 1925 un article sur ce combat devenu légendaire. L’article qui racontait l’incident fut lu par un très large large public. Il aida à faire la promotion de l’efficacité du karaté dans le Japon métropolitain. L’article n’a cependant rien apporté à Motobu directement. En effet, les illustrations utilisées dans le magazine laissaient croire que le gagnant fut Gichin Funakoshi lui-même, ce qui provoqua quelques tensions entre les deux Sensei par la suite.

(1) Il est donc parti pour le Japon avant Gichin Funakoshi.

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